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L’œil d’expert d’Eric Dedonder : Regard croisé sur les projets de travaux de génie écologique

“A ce jour les acteurs de la protection, de la gestion, de la réparation, de la réduction d’impact, de l’évitement et de la compensation, s’accordent, pour leurs projets, sur une trame méthodologique en 5 temps, qui peut être adaptée à chacune des situations :

Premièrement, il faut réaliser l’analyse de la situation écosystémique et globale du territoire étudié dans son environnement spatial et temporel.
Deuxièmement, on réalise la recherche des enjeux et leur priorisation, la recherche des enjeux est un travail où l’objectivité est nécessaire, mais dans la priorisation peut se glisser un peu de subjectivité.
Troisièmement, il faut définir des objectifs organisés sur la base de la priorisation des enjeux, et ici peuvent se glisser des biais liés à la subjectivité des acteurs.
Quatrièmement, il faut créer le programme des actions nécessaires à la réalisation des objectifs. Dans cette phase, les capacités financières et techniques sont souvent des facteurs limitant pour atteindre les objectifs.
Cinquièmement,  les travaux où opérations de gestion ou de non gestion en vue de la réalisation du programme d’actions sont mis en place.

Dans les 3 dernières phases, les contraintes sociologiques, techniques, financières, parfois politiques peuvent éloigner du projet idéal. Mais il faut toujours garder en vue les enjeux prioritaires.

Dans ce monde idéal de la réalisation de projets de génie écologique il me semble manquer d’un regard décalé qui permette de mettre en lumière la capacité des projets, de façon complémentaire, à répondre aux objectifs de lutte contre les effets des transformations climatiques. Après le rapport du GIEC de ce mois d’août, nous devrons être encore plus sensibles à cet enjeu.

Bien souvent, nous, acteurs de la filière du génie écologique, nous targuons d’être les super défenseurs de la biodiversité. Soyons modestes, ce sont des actions limitées nécessaires mais non suffisantes. Voyons le global.

Aussi je propose une réflexion sur l’intégration dans nos projets de la dimension climat énergie. Qu’est-ce qu’un plan climat énergie ? C’est un ensemble d’actions qui part d’un état des lieux, pour aller, au travers de la démarche enjeux, objectifs, programme d’actions, vers une diminution de l’impact climatique de nos actions sur un territoire et dans un domaine plus ou moins précis.

Ces actions se placent dans plusieurs directions, lesquelles sont d’importances variables selon le territoire et le domaine concernés :

Premièrement, la meilleure des énergies est celle qui n’est pas consommée.
Le deuxième élément est, d’avoir une consommation d’énergie  décarbonée, voire renouvelable.
La troisième dimension est du côté des puits de carbone qui doivent être préservés et développés.
La quatrième dimension est à trouver dans la limitation des impacts thermiques liés aux transformations climatiques. Et dans cette dimension, il s’agit d’avoir une vision large.

Il faut pour ces quatre dimensions, avoir conscience qu’une action dans un territoire peut avoir un impact à distance dans l’espace ou le temps, il ne faut pas externaliser nos impacts. Externaliser n’est pas jouer.

Bien entendu, une part importante de nos projets et réalisations impacte de façon positive un ou plusieurs de ces éléments. La création de zones humides, le méandrage de rivières, créent de la fraîcheur, nous stockons du carbone avec les ripisylves, et le maintien de bois morts sur pied et au sol favorisent biodiversité et climat. Bien sûr, nos projets de génie écologique doivent répondre aux enjeux prioritaires. Il faut continuer de garder des milieux ouverts tels que les pelouses sèches, des prairies humides et autres pour répondre aux enjeux de préservation des habitats et des espèces. Mais, les transformations climatiques nous amèneront à réfléchir sur l’organisation spatiale des habitats à préserver. Une pelouse sèche méditerranéenne de 2021 pourrait devenir une zone en désertification dans 20-30 ans. Nous devrons aussi combler le puits sans fin de nos incompétences pour limiter ces risques.

Dans ma réflexion la dimension plan climat énergie est une dimension complémentaire et secondaire par rapport à la démarche Génie Écologique.

Depuis une dizaine d’année, Arbre-Haie-Forêt, comme beaucoup de collègues, a eu l’occasion de promouvoir auprès de maîtres d’ouvrages et de maîtres d’œuvre des actions non contradictoires avec les enjeux prioritaires, qui ont souvent été réalisées, dans les directions des puits de carbone, des économies énergétiques ou de techniques de diminution de l’impact thermique.

Il est souvent possible d’améliorer nos méthodes, tant en études qu’en travaux, dans les 4 dimensions  d’une démarche climat énergie.

La diminution de nos consommations énergétiques peut passer par l’utilisation plus optimales des moyens techniques, et par la recherche d’itinéraires techniques avec moins de déplacement de matériaux, d’engins, avec plus de réflexion sur la valorisation proche ou l’origine proche.

C’est plus facile pour de grands projets et plus compliqué pour des projets isolés géographiquement.  Mais, la mutualisation entre projets pourrait être une solution. Arbre-Haie-Forêt fait de l’exportation de renouées pour 3 maîtres d’ouvrages différents sur un même territoire, aux mêmes périodes, et doit déposer ses renouée dans 3 sites différents pour 3 itinéraires techniques différents.

Par ailleurs, il nous faut réfléchir à la quantité de matières issues de la chimie du pétrole que nous enfouissons dans le sol. J’oserais dire que le plastique ne devrait pas être automatique. D’autant que nous connaissons  l’impact de la dégradation de ces matériaux sur les écosystèmes. C’est loin de nous tant dans l’espace que dans le temps, aussi n’y faisons nous, sans doute, pas assez attention.

La question de plus de décarbonatation de nos énergies est ouverte. Des engins électriques ou hybrides commencent à arriver sur le marché, la filière biogaz pour les transport est balbutiante, nous avons un champ de possibles qui s’entrouvre. Par ailleurs, la question de l’adaptation de la puissance des engins utilisés par rapport aux besoins du chantier est à poser. Certains collègues entrepreneurs en forêt, génie écologique et entretien de l’espace rural ont commencé à diminuer la course à la puissance. Dans ce cadre aussi, le champ des possibles ne peut que s’améliorer, et se poser les questions c’est déjà chercher des solutions.

Sur les puits de carbone, il nous arrive de voir des obligations d’export de matière organique non nécessaire ou qui pourraient nourrir d’autres aménagements écologiques, agricoles ou même paysagers. Ces déplacements coûtent en énergie et même si ils servent en production énergétique, ils posent problème. Il y a un coût en énergie grise de la filière des souches  passant par du transport, du lavage, du broyage  a l’utilisation. Et là, je parle  de dessouchages nécessaires aux enjeux prioritaires, pas de ceux que certains acteurs de la filière bois énergie proposent aux propriétaires et gestionnaires forestiers, et qui sont criminels par rapport aux sols. La question de la résilience des sols de nos aménagements bien sur, mais aussi des sols des espaces périphériques se pose. Nous savons qu’un sol riche en matière organique participe des puits de carbone et de la limitation des impacts thermiques du réchauffement climatique.

De même, les export d’espèces exotiques envahissantes vers des filières énergivores, dans des cas où le traitement sur site par enfouissement, séchage compostage ou autre serait possible, est peut être à remettre en cause.

Réfléchissons à la prescription d’abattages et dessouchages d’arbres sur nos chantiers, à préserver le plus possible ces puits carbone qui ont de nombreuses fonctions écosystémiques.

Enfin, préservons nos sols autant que faire se peut quantitativement, mais aussi qualitativement.

Globalement sur cette question des puits de carbone, il me semble que nous avons beaucoup de connaissances collectivement, mais peut être éparpillées. Essayons d’améliorer notre méthodologie dans nos projets.

La question de la limitation de l’impact thermique des transformation climatique est de fait au cœur de nombre de nos actions : création de boisements linéaires, intégration de l’agroforesterie, protection et développement de zones humides, réouverture de lits majeurs de cours d’eau, et bien d’autres. Mais, dans la  protection des sols vivants, le maintien du couvert, le maintien de sols agricoles protecteurs, ne sommes nous pas parfois en léger décalage ? La recréation de Zones Humides se fait fréquemment  au détriment de sols agricoles. La renaturation  de sols issus de sols hyper anthropisés très impactant en terme de stockage de la chaleur serait une solution.

Par ailleurs, comment pouvons-nous nous préparer à préserver le couvert et la profondeur des sols en milieu méditerranéen ? Les changements climatiques risquent d’amener une remontée rapide vers le Nord de ces problèmes. Nous avons vus se dessécher les coteaux boisés exposés plein sud du Bugey et du Jura méridional des 2 derniers étés,. Il n’est pas certain  que ces boisements puissent se reconstituer et  participer à la limitation du réchauffement localement.

Sur cette question du maintien de la capacité des espaces naturels, forestiers et agricoles à limiter les impacts thermiques et autres du réchauffement climatique global, il me semble que nous ne sommes qu’au démarrage de la réflexion.

Sur les questions posées ci-dessus, ce n’est pas la filière du génie écologique qui résoudra tout, mais notre responsabilité collective est sans doute d’être des précurseurs, inventifs, performants, et d’essayer de devenir exemplaires.”

 

Eric Dedonder
Expert écologue

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