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De la vie dans les sols urbains : les lombriciens au service de la nature en ville.

Le rôle fondamental de la biodiversité du sol est pour l’heure peu pris en compte dans la conception et la réalisation de villes durables. Les connaissances sur la biodiversité des sols urbains sont en effet relativement peu nombreuses, et doivent être étayées afin d’utiliser au mieux les outils de bioindication qui se développent peu à peu. Les études disponibles révèlent d’importantes hétérogénéités d’abondance et de diversité des organismes du sol le long de gradients urbains-ruraux ou intra-urbains. Parmi la faune du sol, les vers de terre sont connus pour contribuer aux biens, fonctions et services écosystémiques tels que la production végétale alimentaire ou ornementale, la structuration des sols ou encore la régulation des eaux pluviales.

Depuis 2017, la collaboration entre l’entreprise Sol Paysage, l’Université de Rennes 1 et le CEREMA permet l’exploration de sols urbains en Ile-de-France et la caractérisation de leurs communautés lombriciennes. Deux premières campagnes de terrain, menées aux printemps 2017 et 2018 dans le cadre de travaux de Master 2, ont contribué à un référentiel de données biologiques et pédologiques. Depuis novembre dernier, ces travaux de recherche d’initiative privée se poursuivent sous la forme d’une thèse CIFRE, cofinancée par l’Agence Nationale Recherche Technologie (ANRT), et réalisée par une ingénieure salariée de Sol Paysage. Structurée en trois temps, la thèse se propose de poursuivre l’acquisition de données lombriciennes dans des sols créés par l’Homme pour la ville ; d’évaluer les contributions des vers de terre à la qualité de ces sols d’aménagements paysagers ; d’adapter au mieux les itinéraires techniques pour favoriser les lombriciens et ainsi les fonctionnalités écologiques des sols reconstitués.

Les premiers résultats mettent en évidence la capacité des sols supports de nature en ville, même isolés, à accueillir la biodiversité. En effet, les abondances de vers de terre observées dans des sols entièrement reconstitués entre les voiries (alignements d’arbres, ronds-points) sont similaires à celles de sols de parcs urbains faiblement remaniés. Cependant, lors des campagnes de prélèvement de 2017 et 2018, les résultats sur sols reconstitués urbains ont indiqué un déséquilibre dans la structure des communautés lombriciennes, marquée par l’absence de vers dits « anéciques stricts », responsables notamment de la création de grandes galeries verticales. Malgré un développement conséquent des vers de terre dans ces environnements anthropiques contraints, la réalisation de fonctions d’aération et d’infiltration y serait alors probablement dégradée par rapport aux témoins de sols naturels.

La campagne de 2019 a permis de multiplier les échantillonnages dans des sols reconstitués suivant le même modèle de génie pédologique, prescrit par Sol Paysage. Répartis entre Saint-Quentin-en-Yvelines, Palaiseau et Orly, ces sols ont été mis en place il y a 4 ans pour les plus récents, il y a plus de 20 ans pour les plus anciens. Les prélèvements indiquent par exemple une colonisation des tronçons isolés favorisée en partie par la proximité d’espaces verts naturels. En effet, des ouvrages identiques mais avec des degrés d’isolement contrastés présentent de fortes différences en termes d’abondance et de structure de communautés, les routes constituant des barrières anthropiques difficiles à franchir. En outre, des vers « anéciques stricts », a priori absents des sols reconstitués d’après les résultats de l’année précédente, ont été observés en faible proportion sur des sols récents de Palaiseau, et en forte abondance au Parc des Saules à Orly, illustrant la complexité des écosystèmes urbains.

Les catégories de vers de terre agissant de façon complémentaire dans le sol, des différences de structuration au sein des communautés peuvent impacter la fonctionnalisation des sols reconstitués. Afin de le quantifier, des observations directes des perturbations par les vers de terre sur les structures des sols vont être prochainement réalisées. En ouvrant des fosses pédologiques, il s’agira d’identifier les proportions de « bioturbations » (voir image ci-dessus) et de les mettre en relation avec les communautés lombriciennes échantillonnées sur ces mêmes sites. Ces données permettront l’élaboration de modèles caractérisant un niveau de fonctionnalité écologique atteint par les ouvrages paysagers. À plus long terme et dans un objectif d’intérêt général, ces nouvelles connaissances pourraient contribuer à une meilleure prise en compte des écosystèmes dans l’aménagement paysager des villes de demain.

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Jeanne Maréchal, Ingénieure doctorante
Xavier Marié, Directeur Gérant
Sol Paysage